 |
| Cap Vert, île de Sao Vincente, Mindelo, le Monte cara (774 m.) ainsi appelé car sa forme évoque celle d'un visage humain regardant le ciel. |
Jeudi 8 janvier 2009, 15h20. Aéroport de Lisbonne. L’avion pour Sal est à 19h. Tout est flambant neuf, automatique, plein de vitrines couleur bonbon. Boutique Lacoste, cafétéria Astrolabia, distributeur M&M’s. J’aurais eu le temps de prendre un bus pour le centre, histoire d’aller vider une demi-bouteille de vinho verde à la terrasse du café, là où se trouvent les embarcadères du fleuve, mais il fait un froid glacial malgré le soleil. Je devrais en profiter pour apprendre quelques mots de portugais. Je préfère rester dans ce café aseptisé de centre commercial, à siroter un petit blanc régional et à assister au spectacle jamais interrompu des voyageurs qui traversent le vaste patio en traînant leur valise à roulettes.
Je me sens tranquille. Moins angoissé à l’idée de ce nouveau voyage en solo. « Quelle idée de partir, m’a rabâché une fois de plus Philippe alors que nous dînions chez Céleste, dans son petit restaurant capverdien de la rue de Cotte*. Tu n’es pas bien, ici, à Paris, la plus belle ville du monde, ses rues qui bruissent encore des murmures des poètes, des discours des Lumières et des cris des révolutionnaires ? Regarde les courbes de cette fille, que te faut-il de plus ? Tu trouves plus plaisant de te frotter à la pauvreté, aux dictatures où la religion fait office de police de l’esprit ? » Il avait raison. J'aurais pu rester rue de Charonne, lever à 9 heures, petit-déj’, radio, lecture, sortir un peu, retrouver Philippe chez Céleste et discuter à n’en plus finir avec l'aide de quelques verres de vin. Mon dernier voyage remontait à... non, le Canada, c’était pour voir ma fille, ça ne compte pas. Je veux dire, si bien sûr ça compte. Un voyage familial, en quelque sorte. Et en 2006, j’étais allé au Tadjikistan pour rendre visite à des amis. Mon dernier vrai voyage en solo fut sans doute mon troisième et tragique voyage en Ouzbékistan en 2002. Sept ans, il était temps de reprendre la route. Indonésie, Goa, Cuba, Turquie, Sahara ? Et pourquoi pas le Cap Vert, avait dit Céleste. Elle m’avait donné quelques informations, l’adresse d’un parent à Santa Maria, des noms d’hôtel.
Le Cap vert ? Paradis des véliplanchistes, ai-je entendu, îles volcaniques, feu et eau, Afrique et Europe.
Écran plats où défilent des images silencieuses, globes lumineux, familles poussant des caddies surchargés de bagages, employés en blousons fluo, accolades. Cette manie que les gens ont maintenant de se masser les dos en s’embrassant. Ai-je le temps d’aller fumer une cigarette dehors avant d’embarquer ? 20h30. Peu de passagers dans l’Airbus des Cabo Verde Airlines. Odeur d’accras et musique créole. Il fait trop chaud, l’air est trop sec et j’ai faim. L’île de Sal, dit mon guide, s’est spécialisée dans le tourisme intensif et les autres îles sont quasi désertiques.
Mardi, 11h30. Aéroport de Sal. L’adresse de Maria de Canda ? m’avait dit Céleste, inutile, tout le mode la connaît. Je demande à des chauffeurs de taxi. Négatif. Alors que je fume une cigarette en prenant mon temps, un employé vient m’en taper une. Maria de Canda ? Oui, il connait, il a travaillé comme peintre dans sa maison. Il se propose de me guider. Le taxi nous laisse devant une petite maison de Santa Maria. Tout est bouclé. Juste à cet instant arrive un 4X4 flambant neuf occupé par un couple looké yuppie. La jeune femme est la fille de Maria, Maria est en voyage d’affaire mais sa maison est déjà occupée. Son compagnon m’accompagne jusqu’à un hôtel proche où le réceptionniste de l’hôtel prétend d’abord qu’il n’y a plus de chambre avant de se raviser.
De nuit, la ville de Santa Maria me déplait. Un mélange de pauvres bâtisses et de villas luxueuses. Des bars aux terrasses occupées par des bobos européens et des retraités. Je dors par intermittence, réveillé par des chiens qui ne cessent d’aboyer. Je décide de ne pas rester sur l’île de Sal et de partir avec le premier avion pour Mindelo. Aussitôt le petit déjeuner pris, je reviens à l’aéroport en "aluguer". J’achète un aller simple à la compagnie Alcyon et, pour occuper les deux heures d’attente, je vais visiter le port de Palmeira, qui se révèle sans intérêt.
À Mindelo, je trouve à me loger à la pension Che Guevara, dans la rue du même nom, non loin de la petite plage de Laginha… Plage où je me retrouve ce lendemain à midi. Autant le matin, parti visiter le fortin qui domine le port, j’avais presque froid à cause de ce vent fort, l’Harmattan, qui vient pourtant du désert Saharien, autant, assis sur le sable face à la mer, adossé à un vieux pneu judicieusement abandonné là, quand le soleil n’est pas obscurci par les nuages bas poussés par le vent, j’ai l’impression de rissoler. La plage est peu fréquentée. Deux jeunes filles sont au bain, attendant qu’une vague vienne les prendre pour pousser des petits cris de bonheur. Quelques bateaux sont ancrés au large. Un coup de vent frais fait parfois pleuvoir des gerbes de sable. Des enfants arrivent avec leurs planches de surf. Un homme âgé marche d’un pas décidé le long de la plage, dans un sens puis dans l’autre, arpenteur infatigable de ce petit bout de littoral. Un autre danse une sorte de capoeira alors qu’un troisième à dreadlocks fait travailler ses muscles pourtant déjà fort développés. Le sable est de couleur poivre.
 |
| Mindelo, la ville, le port. |
Je suis comme un fleuve orphelin de toutes ses rivières qui se retient à son estuaire avant de se donner à la mer.
Ce qui me plaît : l’architecture néocoloniale géométrique et colorée, les rues pavées de pierres de lave noire bien qu’elles soient meurtrières aux pieds. Ce qui me déplait : les tessons de bouteille fichés dans le ciment au sommet des murs, les 4X4, les chiens jaunes faméliques et pouilleux qui aboient jour et nuit.
Mû par mon irrépressible envie de grimper, je me retrouve de nouveau accroché au flanc d’une colline. Tout ici est pierre volcanique disloquée, noire, lunaire. Rien que du minéral et l’océan tout autour, aussi amis que l’eau et le feu. Parfois, une plante s’obstine dans les anfractuosités. Les rumeurs du port me parviennent mêlés aux aboiements des chiens jaunes et aux cocoricos des coqs. Bruits métalliques en provenance du chantier naval, l’Harmattan qui me siffle dans les oreilles, les exclamations de jeunes garçons qui disputent un match de foot dans un stade en contrebas, le moteur d’un bateau, les cris d’enfants qui jouent sur une terrasse. Les oiseaux sont rares, minuscules points blancs. Le vent est frais et le ciel couvert, ce qui est mieux car les rayons de soleil que laissent parfois passer les nuages sont brûlants. Pas facile de trouver un chemin pour redescendre. Je continue à progresser jusqu’à atteindre la crête.
 |
| Rouille sur le tube d'un vieux canon dans la forteresse abandonnée de Ponte Jao Ribeira. |
 |
| Portrait de Bob Marley, même endroit. |
 |
| Graffitis, même endroit. |
 |
| Roche dans la montagne, une plante s'obstine dans les anfractuosités, nord-ouest de Mindelo. |
Je m’en suis sorti et je suis ce soir bien vivant à boire des "grogues" à l’Archotte, un restaurant à terrasse et musique live. Le chanteur, la voix pleine de trémolos, un timbre à la Caruso, chante des airs mélancoliques et sensuels. Avec son tee-shirt orange et sa bouille de Créole, il est adorable. J’avais peur d’avoir droit au répertoire de Cesaria Evora, que j'aime tellement, et ça avait commencé effectivement comme ça, avec une chanteuse médiocre qui m’avait donné envie de fuir mais je crois maintenant que je vais rester encore un peu, à siroter lentement quelques rhums de San Antao dans la douceur de l’hiver capverdien. Même les chiens jaunes sont d’accord avec moi, accompagnant mes applaudissements d’un concert d’aboiements.
Dimanche. La ville est morte le dimanche. Tout est fermé. Un jeune type m’aborde. Il s’appelle Didier et parle un bon français. D’après lui, beaucoup de Français sont installés à Mindelo et à Sao Antao. Mais ce n’est pas de ça dont il veut m’entretenir. Il a deux petites jumelles de 6 mois et il ne sait que faire pour trouver du lait car leur mère ne peut les allaiter. Maçon à temps partiel, il a besoin d’argent pour acheter du lait chez le Chinois. Viens chez moi, me propose-t-il. Une jeune fille s’approche. Très jeune, jolie, bien habillée, ce qui contraste avec le côté lumpen de mon interlocuteur. La cousine de sa femme, me présente-t-il. Un peu honteux, je lui donne de l’argent mais refuse de l’accompagner. Il part avec la jeune fille. Proxénétisme familial, pensé-je.
La pauvreté est visible mais pas oppressante. Une majorité de la population paraît heureuse de vivre. En fin d’après-midi, une bande de fêtards parcourt les rues dans un joyeux tintamarre. Des hommes pourvus de masques grotesques, d’autres, la peau enduite de cirage rendue encore plus noire et luisante. Ils tapent sur des boites de métal, grattent entre elles deux barres de fer, crient plus qu’ils ne chantent. Des jeunes, filles et garçons, très excités, les entourent, courant, sautant, dansant. Ils s’arrêtent devant les maisons, interpellent les curieux qui se montrent aux fenêtres. Plus tard, sur la place Amilcar Cabral, une fanfare joue dans un kiosque à musique. Les enfants dansent tout alentour.
 |
| Mini carnaval à Mindelo. |


Lundi matin, village de Vila das Pombas (Sao Antao). J’ai quitté Sao Vicente ce matin avec le ferry de 8 heures. Miranda, la patronne de la pension Che Guevara, m’a gentiment préparé un petit déjeuner en avance pour que je puisse en profiter avant de partir. La houle était forte entre les deux îles, le ferry tanguait et roulait et le vent sifflait. La berceuse de la mer à ses enfants. Voyage de Porto Novo à Paul en aluguer. Montagnes aux reliefs impressionnants dont les aiguilles basaltiques se dressent pour déchirer les nuages, côtes lacérées qui plongent dans une mer tourmentée, aridité sans partage au sud ouest, luxuriance au nord est. Nous avons eu de la pluie au col, vers Cova, où les nuages se prennent au piège d’une forêt de cyprès et de pins. Je me suis logé à la pension Mar e Sol à Vila das Pombas. Spartiate, elle est tenue par une vieille femme qui vit au rez-de-chaussée avec sa famille. La bâtisse est située juste face à la mer et je vais devoir m’habituer au bruit du vent et des vagues. Le village est tout en longueur, entre montagne et océan. La végétation abonde : plantations de cannes à sucre, papayers, manguiers, avocatiers et bougainvilliers. De ma chambre qui donne sur la petite cours de la maison, j’entends les mots de la famille se mêler au vacarme des vagues.
 |
| Départ de Mindelo. |
 |
| Sao Vincente dans le sillage. |
 |
| Vila das Pombas. |
C'est bien la peine de venir sous les tropiques pour y chercher le soleil. Le bel astre est aux abonnés absents. Je quitte Vila das Pombas par la route qui monte entre deux versants de la montagne en suivant un cours d’eau. Une route comme les autres, de pavés mal équarris mais au moins sont elles carrossables et bien entretenues. Puis je suis un sentier qui traverse des plantations de bananiers et de cannes à sucre. On y trouve aussi d’autres arbres que je ne sais reconnaître, papayers ou avocatiers. Une fine cascade tire un fine blanc du haut de la montagne. Son eau rare va irriguer les jardins à l’aide de canaux. Le silence est ici troublé par le seul chuintement de l’eau. Le guide dit : une beauté à couper le souffle et plein de petits bars à Paul qui proposent des boissons et des amuse gueule. Si les paysages sont réellement sublimes, je n’ai pas vu les bars. Je me demande même où je vais dîner ce soir.
 |
| Enfants sur un rocher, environs de Pombas. |
 |
| Environs de Pombas. Feuille de taro (aracée), appelé "manfafa" au Cap Vert**. |
 |
| Petite rosée. |
 |
| Vallée, environs de Pombas |
Mardi. Le dîner d’hier ? Dans le seul restau du bled où il n’y avait quasiment personne. J’y ai dîné d’un excellent poisson grillé. Quand je suis rentré à l’hôtel, l’atmosphère avait quelque chose d’oppressant. Ce village désert, l’obscurité, la rue incertaine coupée par le cours d’eau et le chantier arrêté d’un pont, l’océan qui se déchaîne dans un vacarme de vagues déferlantes, ne me donnaient pas l’envie de rester plus longtemps. Ma perception est différente ce matin alors que je remonte la vallée, d’abord par la route de Cova, ensuite par un chemin qui traverse les plantations, enfin par un sentier en escalier taillé dans la roche. Il y a des petits ruisseaux, des cultures en terrasse, beaucoup de canne à sucre, des canaux d’irrigation, des petites habitations paysannes. Comment ont-ils fait pour construire leurs maisons dans des lieux aussi difficilement accessibles ? Des câbles électriques alimentent les hameaux. Il y a même un lampadaire près de chacun d’entre eux. On est en pleine nature et la vie jaillit de partout. Je croise des femmes et des enfants qui portent sur leur tête des brassées de cannes ou des grandes bassines chargées de fruits et de légumes. Les hommes travaillent à la main dans les plantations. Un groupe de femmes lave le linge au ruisseau. Je me sens bien, enfin, à marcher dans l’air un peu vif.
 |
| Un groupe de femmes lave le linge au ruisseau. |
 |
| Maisons paysanes accroché à la colline. |
 |
| Irrigation. |
 |
| Sentier dans la montagne. |
Mercredi, midi. J’ai quitté la pension Mar e Sol pour la pension de Fatima à Ponta do Sol. La pension est occupée par un groupe de touristes qui occupe la salle du restaurant le soir m’obligeant à dîner ailleurs. Au cours de ma randonnée, j'ai découvert une autre pension. Installée en plein milieu des plantations de cannes à sucre, la Casa das Ilhas est tenue par une femme belge. J'ai décidé de m'y installer. Avant de déménager, je visite. Un retour de pêche et une vente de poissons sur le port, mini pêche et mini vente, un aérodrome abandonné qui ressemble à un vieux porte-avion, un petit chemin côtier. Des cultures en terrasses et des villages accrochés aux flancs de la montagne, un chemin côtier qui se révèle difficile et magnifique. La mer et le vent se déchaînent et le ciel est toujours couvert. Je croise des paysans chargés de fardeaux, sherpas de ce minuscule Himalaya océanique, et des enfants en uniforme bleu et blanc qui reviennent de l’école. Au bout de 6 heures de marche, j’arrive dans le village de Cruzinha da Garça où il n’y a rien qu’un hôtel vide. Il est trop tard pour le collectivo de Ponta do Sol et l’on m’apprend qu’il n’y aura plus rien ce soir, qu’il faut attendre demain matin. Il faut une heure d’une route difficile toute en lacets (la "corda") pour joindre Ribeira Grande. Je bois une bière et fume en compagnie de quelques désœuvrés qui me parlent dans une langue que je ne comprends pas. Je me résigne à passer la nuit ici quand un jeune homme me tient des propos dans lesquels je perçois une possibilité. Suivant ce que j’ai compris de ses instructions, je grimpe dans un collectivo qui se rend à une inhumation dans un cimetière situé à quelques kilomètres de là. Là se trouve rassemblée une foule qui commence à se disperser après la cérémonie. Une jeune femme hurle et se tord dans les bras d’une autre femme qui a bien du mal à la maîtriser. On me met en relation avec un chauffeur qui doit ramener un groupe de femmes à Ribeira et me voilà bientôt embarqué sur le plateau arrière d’un pick-up Toyota. La piste que nous suivons est vertigineuse et les paysages sont magnifiques. Avec le vent, je suis transi de froid. Il est 18 heures quand nous arrivons à Ribeira. Le temps de trouver un autre collectivo, il est trop tard pour déménager à la Casa das Ilhas. Excellent dîner de poisson grillé dans un restau vide au bord de la mer.
 |
| Retour de pêche à Ponta do Sol. |
 |
| Sur le chemin côtier entre Ponta do Sol et Cruzinha da Garcia. |
 |
| Village de Fontainhas. |
 |
| La rue du village. |
 |
| Le marcheur intrépide. |
 |
| Chemin côtier et réservoir d'eau. |
Jeudi matin. Nouveau déménagement pour flatter mon caractère instable. La Maison des Iles est constituée d’un bâtiment central et de quelques petites constructions séparées pour les chambres et les sanitaires communs. Peintes en jaunes, elles donnent une touche de gaieté au paysage. Pour y accéder, il faut quitter la route qui va de Pombas à Cha de Manuel dos Santos un peu avant Passagem et prendre un chemin raide qui traverse les plantations. L’endroit est paisible, simple et confortable. On y a une vue superbe sur la vallée, les plantations, les petites maisons paysannes disséminées ça et là. C’est Catherine la patronne. Blonde belge des Flandres, solide, elle anime également, dans la salle-terrasse qui fait office de restaurant, une classe préparatoire pour les enfants du voisinage. Ils arrivent tous les matins à 10 heures avec leurs uniformes bleus et blancs et leurs cartables, leurs exclamations et leurs rires.
Marche en direction de Lombinho et d’un hameau auquel on accède par le Lombo de Joana très escarpé. Sachant que "lombo" en portugais signifie "rein", je me sens un peu cavalier de musarder le long du rein d'une inconnue. J'y vais donc doucement. Mais voilà que sur ce chemin ravissant, je vois venir à moi un quidam. Le jeune homme ne sait rien de Joana et m'explique prosaïquement qu'il a suivi une formation d’enseignant, que la natalité diminuant, il n’a pas de travail et que cela ne va pas fort. Catherine m’expliquera plus tard que beaucoup de filles se retrouvent enceintes très jeunes en dehors du mariage. D’après elle, l’explication réside dans le comportement exagérément affectif des parents qui, après avoir beaucoup cajolé les enfants, leur refusent les caresses quand ils sont adolescents. Du coup ceux-ci cherchent l’affection ailleurs et les filles de retrouvent avec un bébé dans les bras. Ceci n’expliquant pas cela, le jeune enseignant n’en est pas moins réduit à élever des chèvres et de cultiver un lopin de terre pour survivre. Les jeunes parcourent les marches faites de pierres mal assemblées des sentiers en sautant de pierre en pierre. Je leur dis d'y aller doucement à cause de Joana mais ils me font comprendre que c'est la meilleure façon d’avancer plutôt que de marcher à pas comptés comme je le fais. De nombreux habitants parlent un peu le français, ce qui n’est pas banal dans les campagnes difficilement accessibles de cette île perdue au large de l’Afrique. Et l’on finit toujours par tomber sur une grande gueule qu’on voit venir avant qu’il n’ait ouvert la bouche. Celui-ci baragouine un sabir de plusieurs langues mélangées parsemé de "my friend" parfumés d’un rhum âpre.
 |
| Âne sur le Lombo de Joana en direction de Lombinho. |
 |
| Nérine bowdenii** au bord du Lombo de Joana. |
 |
| Hibiscus. |
 |
| Hélianthème (fleur du soleil). |
 |
| Union libre entre un papayer et un bougainvillier. |
 |
| Le Lombo de Joana. |
 |
| Paysans au travail dans des micro parcelles. |
 |
| Un endroit idéal pour faire ses devoirs d'école. |
Vendredi. Je prends la route pour essayer de rejoindre le cratère de Cova, zone forestière située à plus de 1100 m. Après Cha de Manuel dos Santos, la route s’arrête et il faut emprunter un chemin qui grimpe dans la montagne.
Elle s'appelle Christiane. Elle habite une petite maison de paysan, accrochée à la montagne, accessible seulement par le sentier très raide qui monte de dos Santos vers le cratère de Cova. Son sourire restera mon plus beau souvenir des îles du Cap Vert. Je lui demande si je peux la prendre en photo. Elle prend la pose comme une star. Je lui donne une pièce de 500 escudos. Elle disparaît dans les cannes à sucre après m'avoir fait comprendre que je dois l'attendre. Elle revient avec trois petites pommes dont elle me fait l’offrande. Je voudrais rencontrer les parents de la fillette pour les féliciter d’avoir une enfant si gracieuse.
 |
| Christiane, Cha de Manuel. |
Le temps est mauvais, grand vent frais et pluie intermittente, parfois fine, parfois diluvienne. Je m’abrite sous les palmes des bananiers. Je rebrousse chemin. À dos Santos, les collectivos refusent de descendre car la chaussée est devenue glissante. Je m’abrite dans un garage où lanternent cinq hommes. Trouver un garage ici, dans cet endroit reculé situé au bout d’une route, est inattendu. Celui qui se présente à moi comme le mécanicien évoque vaguement le camion stationné devant le garage, qu'il est urgent de réparer. Mais rien ne presse. Il me propose un gorgeon de rhum que j’accepte volontiers. Il semble qu’ils aient tous ici, à portée de main, le carafon ad hoc auquel ils recourent pour tromper l’ennui. Le mécanicien affirme que le grogue en question donne de la vigueur sexuelle. Très utile dans la mécanique, sans doute. Je me garde bien de le contredire et lui propose de me servir une nouvelle rasade au cas où. L’averse passée, je redescends la route à pied, toujours aussi enchanté par la beauté des paysages.
Le soir, je dîne seul et de bonne heure à la Casa das Ilhas d’un excellent poulet préparé par Paulo, le cuisinier de la maison. Catherine est venue me faire la conversation et répondre à mes questions. Elle vit au Cap-Vert depuis 12 ans et envisage maintenant de demander la nationalité. Elle a commencé dans l’hôtellerie traditionnelle avant d’installer sa maison d’hôte-école. La pauvreté ? Le bonheur ne se mesure en termes de PIB. Les gens vivent ici de manière solidaire alors que les Européens des villes ne connaissent pas leur voisin de palier et compensent leur vide existentiel par une consommation massive. Ils vivent ici dans leur maison, sont pauvres sans connaître la famine, regardent les novellas de la télé brésilienne, lesquelles novellas ont indiscutablement un caractère éducatif pour les enfants comme pour les adultes. À huit heures, je suis lit, comme les poules. Heureusement, le livre de Goa Xingjian est là pour me tenir compagnie. Mais je m’endors rapidement d’un sommeil profond.
 |
| La Casa das Ilhas, Vale de Paul. |
 |
| Jeunes filles de retour de l'école, sur la Estrada para o interior do Paul. |
Samedi matin. Je laisse les chocolats acheté pour la parente de Céleste à Catherine pour les enfants de son école. Ce matin, le temps est toujours très venteux et nuageux. Parfois les nuages laissent entrevoir la possibilité d’un coin de ciel bleu et une promesse de soleil. Mais bientôt d’autres nuages s’amoncellent. Je quitte déjà la Casa das Ilhas. À pied car les aluguers ne sont jamais là quand on a besoin d’eux. Mais à Pombas, je n’attendrai qu’une demi-heure un véhicule pour Ribeira. Dans la petite ville, les hôtels sont complets sauf le Tropical, le plus laid de tous, avec des chambres aveugles. Un jeune homme lui aussi à la recherche d’une chambre me raconte qu’il est étudiant en sociologie à Mindelo et qu’il est ici pour faire une enquête d’opinion sur la consommation de tabac. Après avoir fait ensemble le tour de quelques "residentials", je l’emmène au Tropical où il ne reste que 2 chambres.
Soir. J’ai décidé de passer la soirée ici où l’on m’a dit que se tenait une fête. Mais je ne vois rien qui ressemble à l’amorce de quelque fête que ce soit. Juste un groupe de percussionnistes sponsorisés par la banque locale. Ribeira a beau se dire Grande, il y est difficile de trouver un restaurant qui fasse envie. En guise de fête, je me contente donc d’un sandwich et d’une bière à la supérette de la station-service. La ville est sombre, les hautes montagnes qui l’entourent sont noires, la mer rugit, les chiens aboient, le générateur qui alimente la ville en électricité vrombit jour et nuit. La route qui vient de Porto Novo et qui longe le lit asséché d’une petite rivière rejoint la route du littoral dans un terrain vague obscur, désert et poussiéreux. D’un local bricolé de quelques planches et d’une bâche, violemment éclairé, s’échappe une musique électrique. Il faut franchir et traverser l’espace désert en suivant les ombres furtives. Une petite foule est rassemblée là. Devant l’entrée, des groupes entourent des manipulateurs de bonneteau et un bar improvisé où l’on vend de la bière et du rhum. À l’intérieur, un DJ manipule des platines. Les lumières stroboscopiques figent les mouvements au centre de la piste poussiéreuse où s’opère la transe qui saisit des adolescents auxquels quelques enfants sont mêlés.
 |
| Concert improvisé. |
 |
| Et son public. |
 |
| La petite discothèque de Ribeira Grande. |
Dimanche. Déjeuner avec le jeune étudiant au Tropical. À la télé locale, on diffuse une messe dominicale filmée au Portugal. Le temps est toujours une alternance de nuages bas et de clarté aveuglante, de fraîcheur et de soleil brûlant. Il n’y a que le vent tourbillonnant, avec parfois une pluie de sable, à ne pas varier. Je tourne toute la matinée dans la petite ville. Je croise et recroise les mêmes personnes : un jeune touriste allemand, l’étudiant ses questionnaires à la main, un jeune homme qui pourrait ressembler à une Brésilien qui promène un chien jaune, la grosse fille de l’hôtel Aliança avec sa jupe pamplemousse et ses collants roses. J’attends l’heure des collectivos pour Porto Novo. La place de l’église, pleine de monde à l’heure de la sortie de la messe est maintenant déserte. Une femme somnole sur un banc dans un petit square en contrebas. On entend le bruit continu du générateur. C’est un début de dimanche après-midi à Ribeira Grande. La discothèque à l’autre bout du terrain vague où les filles dansaient hier sous les éclairs irisés ressemble maintenant à une cabane sinistrée ouverte aux quatre vents. Le sol poussiéreux est jonché de cannettes vides.
 |
| Sortie de Ribeira Grande en direction du Cha de Arroz. |
 |
| Place de l'église. |
 |
| Eglise Notre-Dame du Rosaire, dimanche midi. |
 |
| Dans les rues de Ribeira. |
 |
| Dans l'aluguer avec l'étudiant. |
Je quitte Ribeira en compagnie de l’étudiant qui en a assez de l’apathie qui règne dans la ville. Il a décidé de rentrer à Mindelo plus tôt que prévu. Le court voyage entre Ribeira et Porto Novo m’a permis d’apprécier de nouveau le paysage magnifique de la montagne et le contraste entre les deux façades de l’île. Porto Novo m’a semblé plus intéressante que ce qu’en laissait croire le guide. La traversée en ferry est mouvementée. Le bateau bouge fortement. Nous mettons plus d’une heure pour atteindre Mindelo distante de moins de 20 km. Les passagers, assis ou cramponnés au bastingage, évitent de circuler. Seul le jeune Allemand se tient crânement debout au centre de la plate-forme, un bébé de quelques semaines dans les bras. Il s’efforce de garder l’équilibre, pliant l’une ou l’autre jambe pour compenser le gîte. Nous le regardons avec une admiration mêlée de crainte que le bébé ne vole par dessus bord. Il y a également un couple de Français, la cinquantaine, homme à la crinière grise, l’expression arrogante de celui qui se sent supérieur. Je le reconnais. Je me suis adressé à lui ce matin même alors que je cherchais un touriste susceptible de passer à proximité de la Casa das Ilhas, afin que je puisse rendre la clé de ma chambre conservée par erreur. Le type m’avait regardé comme si j’étais un intrus, répondant avec mépris qu’il ne comprenait ce que je voulais. J’ai finalement remis la clé à un conducteur d’aluguer.
 |
| Annonces administratives à Ponto do Sol, près du port. |
 |
| Jeune beauté en bigoudis sur le port. |
 |
Monument de Domingos Luisa, 2000. La stèle au pied de la statue comporte le poème suivant de Antonieta Miranda et Mariana Ferreiras :
"E, para que seja sempre lembrada
neste pedaço de chão e rocha
Esta nobra figura por nós amada;
Ó mulher das terras de Cabo Verde"
(Sur ce morceau de terre et de roche, nous nous souviendrons toujours de cette noble figure que nous aimons tous : ô femme des terres du Cap-Vert). |
 |
| Bateau de pêcheur au large. |
 |
| Adieu, belle île. |
 |
| Sur le ferry qui assure la liaison entre Sao Antao et Sao Vincente. |
Arrivé à Mindelo, je me rends dans cet hôtel, le Chave de Ouro, situé dans le centre et à proximité du port. Il est bon marché, mais toilettes et douches sont communes et sans eau chaude et les parois de ma chambre ont l’air d’être en carton. Des préservatifs sont disposés sur le haut l’armoire. Le soir, des applaudissements me parviennent de la rue. Des enfants sont massés à la fenêtre ouverte d’une salle de spectacle qui se trouve en face de l’hôtel. J’y courre aussitôt. L’entrée est gardée par des militaires et il faut payer 200 escudos l’entrée. La grande salle est bondée de spectateurs de tous âges qui expriment leur enthousiasme à tout va. Je fais un peu tache, seul Blanc assis devant par terre au milieu d’une ribambelle de jeunes locaux des deux sexes. Sur la scène, un chanteur s’égosille sur une musique enregistrée. Le public se fout de sa gueule tout en l’applaudissant à tout rompre. Il y a du plaisant (danse de jeunes filles) et du douteux (défilé d’enfants habillés en petits soldats). J’assiste à une sorte de star-académie locale qui présente le travail de ses élèves. J’aime particulièrement le défilé de mode. Les filles sont ravissantes, surtout celle qui présente une jupe faite avec du papier journal. Voilà qui donne envie de lire et de tourner les pages.
 |
| Arrivée à Mindelo, le soir. |
 |
| Concours de chant, de danse et défilé de mode à la salle des fêtes. |
 |
| Voilà qui donne envie de lire... |
Lundi 20/01. Mal dormi. Bruit de la circulation et du vent. Mal de dos. Où alors c’est la douche froide d’hier soir qui m’a fouetté les sens. J’ai encore changé d’hôtel pour m’installer cette fois à l’Atlantide situé à un pâté de maison de l’autre. C’est le même niveau d’inconfort mais il est plus calme et la chambre plus spacieuse. Je suis passé à l’Alliance française, toute proche, pour y siroter un jus de Goyave à l’agréable terrasse. Comme j’ai presque terminé mon livre de Goa Xingjian, j’ai acheté un livre de récits et nouvelles du Cap-Vert d’auteurs issus du mouvement Claridade que m’a conseillé la charmante bibliothécaire. Elle m’a expliqué que, dans les années trente, un groupe d’intellectuels capverdiens décidèrent de fonder la revue Claridade destinée à mettre en valeur la vie culturelle de l’archipel. Cette date marque l’émergence de la littérature du Cap-Vert.
Mardi. Jour des Héros, jour férié. Les commerces sont fermés sauf les lojas tenus par les chinois. Ils font figure ici, à côté des mercarias, ces boutiques capverdiennes sombres où l’on peut boire du rhum de contrebande, de véritables tavernes d’Ali-baba. Tout y brille. Bijoux de fantaisie, robes roses, fanfreluches multicolores, objets décoratifs kitchs, téléviseurs de toutes tailles, hifi au design de voiture de course. J’ai commencé mon nouveau livre par une nouvelle de Manuel Lopes, Le coq a chanté dans la baie. C’est une morna (genre musical du Cap Vert emprunt de nostalgie) littéraire, parcourue d’un fil mélancolique que je retrouverai également dans les autres récits, des petites pointes ironiques, une tendresse pour ces îles cruelles et leur population prise entre le devoir de partir et le désir de rester. Ou l’inverse et toujours l’attente d’hypothétiques retours. Plus ce que l’on quitte est ingrat, plus on éprouve de nostalgie. Cet attachement paradoxal est dû en partie à l’authenticité des sentiments humains qui ne se révèle que dans la difficulté de l’existence et qu’on perd en s’exilant. L'argent, le confort, l'aisance sont ennemis de l'affect, c'est pas nouveau. Refuser le bien-être matériel, aller dans le désert à la suite de Saint Antoine ou s’asseoir sous le figuier du Bouddha ? Et si, dans l’idée de mélancolie/nostalgie, que l’on associe à un pays identifié, en général celui de l’enfance, il n’y avait pas une dimension proto historique voire proto génétique ? La nostalgie du sein maternel ou du paradis originel. Ce qui revient peut-être au même. Le sein maternel cosmique. C'était la minute savante de comptoir.
 |
| Street art à Mindelo. |
 |
| Vente de poissons près du port. |
 |
| Une maison et son gardien. |
 |
| Du producteur au consommateur. |
 |
| Le port, de nouveau. |
 |
| Un pentacle sur la coque d'acier d'un navire. |
 |
| L'océan, quelques bateaux. |
La mer est omniprésente, elle encercle les îles, emprisonne, invite à l’évasion, à l’aventure, à l’émigration et ouvre des chemins vers l’inconnu, vers l’espérance d’une vie meilleure.
Jorge Miranda Alfama.
La ville somnole. Personne dans les rues à part les mendiants et les agents de sécurité qui veillent sur les distributeurs de cash des agences bancaires. Rien à faire. Où aller ? Ennui. Où sont-elles, les jolies capverdiennes qui défilaient dimanche soir. Marre du temps couvert et du vent. Les taxis en maraude tournent désespérément autour de la place Amilcar Cabral, le grand libérateur. Il a fondé en 1956, avec Aristides Pereira qui sera le premier président de la République du Cap-Vert, le Parti africain pour l'indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert. C'est pourquoi il est considéré ici comme un héros national. Quelques touristes dépités errent dans les rues désertes. Un défilé incongru vient troubler le calme tellurique. C’est un groupe de sept personnes qui avance au milieu de la chaussée en brandissant des pancartes. Sur l’une d’elles il est écrit : « Viva Cabral ! Viva Obama ! Viva Africa ! ». Il est seize heures et le jour semble déjà vouloir décliner. Il ne fait pas chaud. Il ne fait pas froid. Juste un temps d’été maussade. Pourtant, peu à peu, la vie reprend. Une fillette maladroite sur ses rollers, un homme me salue d’un discret « Boa tardes », deux femmes prennent place sur un banc, un Africain vend des lunettes de soleil, quelques passants. Quelques gouttes de pluie. Il est inutile de chercher un abri car quelques gouttes n’annoncent jamais une vraie averse mais je vais tout de même boire un verre quelque part. Le mobilier du Casa Cafe est de bon goût et confortable et la musique discrète. Des masques africains sont accrochés aux murs. Ce café a tout de l’endroit décoré pour les Européens en quête de couleur locale. Rien à voir avec les cafés sombres et confinés où les vrais capverdiens vont boire leur grogue. Il y a généralement une petite télé dans un coin. Le Français qui vient d’entrer s’adresse en français au serveur : « Où en est la réserve de Habana Club ? »
 |
| Le Monte Cara le soir. |
Mercredi. Dernier jour à Mindelo alors que le soleil semble vouloir revenir. Petit-déjeuner à l’Alliance française, une heure sur la plage, achat d’un litre de vieux rhum dans une mercearia et d’une bouteille de vin de Fogo dans une supérette. Alors que j’achète mon billet pour Sal, je tombe sur Catherine, la femme de la Casa das Ilhas, venue chercher ses parents qui arrivent de Belgique. Elle a bien récupéré la clé de ma chambre. Déjeuner à un kiosque situé au centre de la place Estrella d’un hamburger dans lequel la tranche de viande était un composite blanchâtre de matières insipides. Retour à la plage où je somnole en regardant scintiller la baie.
 |
| Cérémonie de lever du drapeau devant le Palais du Peuple. |
 |
| Jour de fête nationale aux abords de la Camara Municipal |
 |
| Rue San Antonio. |
Le soir, un concert est donné dans l’avenue Amilcar Cabral, à côté du Centre des Arts. Le vent souffle en bourrasques et il fait presque froid. Une scène a été installée sur une petite place bordant l’avenue où les spectateurs se sont rassemblés en nombre. Les vendeuses ont installé leurs éventails sur les trottoirs. Un premier groupe de fufuna (genre de musique traditionnelle) procède à quelques essais. Un musicien doté d’un instrument peu ordinaire, une sorte de couteau avec lequel il frotte une barre de métal en T, produit des sons brefs de frottement clair qui semblent devoir marquer le rythme pour les autres musiciens. Les techniciens du son s’empêtrent dans les câbles. Seuls les hauts parleurs de retour de scène fonctionnent alors que les énormes enceintes de façade restent muettes. Un technicien branche, débranche, rebranche les gros câbles sans résultat. Il manifeste la plus vive incompréhension. Le public s’impatiente, gesticule, réclame à grands cris ses décibels. Après avoir attendu en vain que les problèmes se règlent, les musiciens commencent à jouer un premier morceau. Mais, déjà, leur temps de scène étant épuisé, il leur faut céder la place au groupe suivant, ce qui nécessite de la part des techniciens de nouvelles interventions pour connecter les instruments à la sono défectueuse. Les spectateurs piétinent dans le froid. Certains partent, d’autres reviennent. La majorité reste. Enfin, le son est bon et la chanteuse, Gabriela Mendes, a du talent. La foule peut enfin commencer à onduler et accéder au bonheur. Certains ont leur propre conception de la danse. Une vieille femme danse seule, langoureusement, riant aux éclats de sa bouche édentée. Des jeunes sautent bruyamment sur place en hurlant, se bousculant et chutant lourdement. Une jeune femme m’invite à danser en déposant sur mon cou un chaud baiser. Plus tard, une autre m’invite à la rejoindre tout devant, contre les barrières qui protègent la scène. Je l’avais regardée car elle m’amusait, avec son allure délurée, ses cheveux ras sauf une petite queue tressée et son piercing. Je la rejoins. Elle aussi commence par déposer un chaud baiser sur mon cou. Cette coutume locale est bien sympathique. Elle me parle dans sa langue portugaise que l’accent brésilien rend douce et chantante. Je crois comprendre des bribes comme « Emmène-moi avec toi à Paris », « Donne-moi une cigarette », « Prends-moi en photo », « Dis-moi où est ton hôtel ».
 |
| Gabriela Mendes. |
 |
| Et deux spectatrices ravies. |
Jeudi. Ce matin, en préparant mon bagage, je vois un crabe (cafard) sur le plancher de ma chambre. Désolé, lui dis-je en l’écrasant du pied. J’aurais pu faire l’économie de ce crime le jour de mon départ. C’est encore jour férié et les collectivos sont au repos. Alors que je prends place dans un taxi, un jeune type qui se rend lui aussi à l’aéroport baragouine quelque chose avant de monter dans le taxi à ma suite. Je laisse faire en me disant qu’il a dû dire quelque chose à propos du partage des frais mais une fois arrivé à l’aéroport, il file sans un mot. Dans le bimoteur, je suis à côté d’une super fille genre top-modèle. Très fine, racée, cheveux tirés en arrière et noués en chignon, habillée d’un ensemble blanc impeccable sur lequel un petit haut noir ajoute encore à l’élégance. Elle est nickel, sans ostentation, un hymne à la beauté. Assis à quelques sièges devant nous, dans la rangée opposée, se trouve le gaillard du taxi accompagné d’une jeune femme banale qui l’a rejoint à l’aéroport. Cheveux coupés très court, marcel blanc, jeans XXL, boucles d’oreilles, gourmettes, bagues : tout du gros beauf bling-bling. Le genre de type à rouler en 4X4 noire agressive. Il se retourne à plusieurs reprises pour regarder intensément ma voisine qui se garde bien de répondre à ses regards insistants. Pour le faire marronner, mais pas seulement, j’engage la conversation avec la jeune femme. Hélas, elle ne parle ni français, ni anglais et je dois me contenter de bredouiller quelques phrases bricolées des quelques mots d’espagnol que je connais.
Santa Maria. Les femmes qui gisent dans les résidences de luxe de Santa Maria, mirifiques et équipées de caméras de surveillance, ont une autre allure. Dans une piscine à l’eau bleue (pas question de se tremper dans l’eau de la mer, pleine du pipi-caca des poissons et des autochtones) une très grosse dame se tient debout, vêtue d’une combinaison de bain à froufrou de très mauvais goût. Elle est là, immobile, plantée sur ses deux jambons d’un quintal chacun. Les autres sont de la même barrique. Viandes rouges et boursouflées. Ca sent le fric et la mesquinerie. Peu de jeunes dans le tas. Sans ces vieux débris et les caméras de surveillance, l’endroit pourrait être charmant, avec ses palmiers, ses bougainvilliers, ses massifs magnifiquement fleuris et ses rues pavées. Sorti de ça, l’île est moche. En dehors de la ville, on se croirait en plein Sahel. Quelques vagues dunes piquées de touffes d’herbe jaune. Dans la ville, c’est béton partout. L’immobilier se porte bien et supplante peu à peu les maisons des pauvres dans les rues en terre battue. Beaucoup de Blancs. Commerces de souvenirs africains à tous les coins de rue. Cafés et restaurants pour touristes. Les vendeuses de fruits assises sur le trottoir vendent les clémentines et les bananes plus chères qu’au Monoprix parisien. Difficile de trouver un café qui ne soit pas un piège à fric. L’autre caractéristique de Santa Maria, c’est la tribu des surfeurs. On y parle fort l’allemand. Il semble que ce soit eux, les Allemands, qui tiennent le business. Le paradoxe du Cap-Vert c’est qu’on assiste maintenant à une migration à l’envers. Alors que les Capverdiens pauvres ont quitté leur île de souffrance, c’est maintenant les Européens qui s’y installent.
 |
| Restaurant à poissons à Santa Maria. Ici les poissons (sars ?) vont et viennent en se demandant lequel d'entre eux sera le prochain. "Morning..., morning... Hey look, Horward's being eaten !"*** |
 |
| Maison isolée au milieu de nulle part. |
 |
| Planches de windsurf dans une boutiques de location. |
Voilà, il est 18 heures et je suis de nouveau à l’aéroport. Le kiosque à journaux et les boutiques sont fermés. Le temps va être long. Je vais finir mon livre de récits et nouvelles du Cap-Vert, prendre un dernier repas à la cafétéria, faire des longueurs dans le hall et laissez filer sur mes yeux les phosphènes.
Vent de Sao Antao
Chemin côtier de Fontainhas
Vagues de Mindelo
Un chaud baiser sur le cou
Chemin pluvieux du cratère de Cova
Une fillette qui prend une pose de star
et qui m’offre trois pommes sucrées
Le Monte Cara enflammé par le soleil couchant
Je bois du rhum, je fume
J'attends mon vol du retour et
Ich weiß nicht, was soll es bedeuten, daß ich so traurig bin****
Muito obrigado ter me dado a idéia ir para Cabo Verde, Celeste !
 |
| Sérigraphie (scan). |
 |
| Bractées florales séchées de bougainvillier** (scan). |
* Le restaurant Chez Céleste est maintenant rue de Charonne à l'angle avec la rue Keller.
** Remerciements à Reginald alias Meneerke et au site Wikipédia pour leur aide efficace à l'identification des plantes de la feuille de taro, de la fleur nérine et du bougainvillier.
*** Voir Monty Python, The meaning of Life.
**** Premier vers de Die Lorelei, Heinrich, Heine.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire